Interview d’Eric Jourdan

Grâce à Jean-Louis Garac, j’ai l’autorisation de retranscrire sur ce site l’interview qu’il a donné à Eric Jourdan.

« Vous êtes Mr Eric Jourdan, pour beaucoup d’entre nous, une figure à la fois mythique et mystérieuse dans le monde littéraire d’aujourd’hui. Mystérieuse, car je n’ai pas trouvé d’ouvrage biographique voire des articles d’information parlant de vous ! Pourquoi cette « pudeur », cette « discrétion », en fait cette rare « visibilité » ? Est-ce lié à la pudeur que pouvez avoir votre père adoptif Julien GREEN ?

EJ : Mystérieuse et mythique ! Ça m’amuse. Certes je vis à ma guise, loin de ce foutu monde littéraire qui ne doit pas exister en dehors de son nombril.

Je n’ai jamais répondu à des questionnaires, j’accepte seulement d’aller de temps à autre à Radio Aligre FM et à Radio Libertaire. En revanche des universités, toutes étrangères, m’étudient…(ça fait prétentieux non ?). Cet éloignement n’a rien à voir avec mon père adoptif qui lui recevait ce qu’on appelle les médias. Peu vertes, mais pour de grands trucs (4 heures ou 6 heures d’entretiens). A chacun son idiosyncrasie (soyons sérieux). Donc ça ne m’intéresse pas.

Quel regard Julien GREEN portait-il sur vos romans ? Avez-vous été influencé « littérairement » par lui ?

EJ : Mon père adoptif aimait mes livres comme venus d’ailleurs. Il en a parlé dans son journal à partir de 81 quand je n’ai plus refusé qu’il le fît. Ça a renforcé d’ailleurs le rejet de la presse à mon égard. C’est comme ça ! Pour en revenir à lui, quand je lui ai apporté le premier exemplaire de « L’amour brut », il m’a dit : « Si on pensait à la famille on n’écrirait pas ». C’était don une acceptation de ma façon d’être. Je n’ai reçu aucune influence littéraire, mais d’un autre genre et de deux personnes et pas des écrivains. Mon père m’a seulement appris à rester simple.

Vous avez commencé très tôt à écrire, le livre « Les mauvais anges » parait ou essaye de paraître en 1955, et vous aviez 16 ans ! Auparavant, vous êtes vous essayé à d’autres formes d’écriture comme la poésie par exemple, présente d’ailleurs dans ce roman ? si oui avez vous continué à écrire de la poésie?

EJ : Beaucoup de poèmes, beaucoup brûlés. Me restent de mes 20 ans 40 sonnets « Sonnets au jeune homme brun » sur 120. J’avais la prétention de vouloir rappeler Shakespeare. J’en ai encore d’autres…

Comment avez-vous vécu cette censure qui est tombée à l’époque sur « Les mauvais anges » ? Ne pensez-vous pas que cette sulfureuse ou mauvaise réputation a empêché et empêche encore une forme de reconnaissance du monde littéraire à votre égard ?

EJ : Je m’en suis amusé ! Littéralement. J’ai fait deux fois plus l’amour que d’habitude, si possible. Et si ça a bloqué toute « reconnaissance », et bien basta !

Vous avez écrit une douzaine romans (voir bibliographie ci-après), une pièce de théâtre « Le Jour de Gloire est arrivé », écrite en collaboration avec F.O. Gisbert, et un essai « Anthologie de la peur, entre chien et loup », ouvrage non réédité à ce jour ; comment écrivez-vous, à quel rythme ? Quelles sont les sources qui vous inspirent pour vos romans ?

EJ : Votre liste n’est pas exacte. Par exemple « L’anthologie de la peur » n’est pas un essai (1), mais un recueil de nouvelles fantastiques que j’ai moi-même traduites, ainsi que deux de mes propres nouvelles.

J’écris quand ça me chante, où ça me chante et ce qui me chante. De préférence la nuit, entre minuit et 4 heures du mat. Un roman ou une pièce en 29 jours, c’est le tarif. Mais ça a pendant des mois et des mois. Je me délivre de souvenirs, d’idées. Il y a parallèlement le désir d’arrêter le soleil et de le noyer dans l’ombre.

Vos personnages sont des personnages sans concession souvent jusqu’auboutistes : jeunes, violents, hors de leur temps, ils m’apparaissent comme amoraux car ils ont un absolu peu compatible avec les règles de la société, et c’est cela aussi qui nous les rend si fascinants. Etes-vous parti de votre propre expérience ?

EJ : oui.

Considérez-vous l’homosexualité comme un contre-pouvoir aux valeurs bourgeoise? Une remise en question de la norme dominante? Est-ce pour cela vos personnages semblent marqués par le « fatum » ? (la société les condamnant dés le départ ne leur offre aucune échappatoire « heureuse »)

EJ : C’est l’anti-tout, sauf l’amour. Donc aucun destin dans le monde des apparences.

Vos personnages principaux sont toujours jeunes , pourquoi n’êtes vous pas tenté a priori par un roman décrivant un personnage principal plus mûr ? (mis à part Alcibiade où le roman se déroule sur la vie entière du personnage)

EJ : J’y ai pensé avec l’âge. Mais étant resté jeune au-delà des limites permises et ayant le bonheur de voir mes quelques amis très proches garder leur jeunesse longtemps, les sujets ne se sont pas encore imposés.

Vous avez toujours su peindre les scènes de sexe de vos personnages sans rien cacher avec une force et une grande sensualité dans l’écriture même ; était-ce un partis pris au début de votre carrière littéraire de l’énoncer ainsi et de défier en quelque sorte les tenants d’une morale établit ou était-ce pour vous une évidence et un besoin essentiel ?

EJ : Le corps fait partie de l’être dans ses 3 « C » : cervelle, cœur, et cul. Ce dernier voulant dire sexe et instinct.

Avec « Le songe d’Alcibiade », paru en 2006, vous avez écrit un roman sur un personnage historique. Alcibiade représente-t-il pour vous ce qu’Hadrien a pu représenter pour M Yourcenar ?

EJ : Non. Mme Yourcenar a son monde ; elle devait vouloir être Hadrien, je pense. Moi, ce n’est pas un roman historique c’est une projection, l’histoire d’un garçon, puis de l’homme qui m’a passionné par l’indépendance, la réussite et l’échec. Je me suis identifié en transposant mes propres aventures, la mort de ceux que j’aimais, mon père par exemple, mais c’était surtout l’anarchie profonde de l’être Alcibiade, qui faisait son identité, indifférente à l’Histoire. Le vrai titre du livre était : Sans lois ni dieux.

D’autres personnages historiques vous intéressent-ils, qui pourraient figurer dans un prochain roman ou ont peut-être figurés dans des projets ou des romans non publiés ?

EJ : Oui. J’ai écrit des pièces de théâtre sur ceux qui me semblent proches de façon ou d’autre. Marlowe, Heliogabale et Corradino, le petit fils de Frédéric Von Hohenstaufen (2).

Vers lequel de vos romans ou de vos personnages vous sentez-vous le plus proche ? quels sont vos projets si cela n’est pas trop indiscret ?

EJ : Un peu dans beaucoup. Ça change avec le temps, mais il y a des constantes biographiques dans « L’amour brut », un peu partout ailleurs, des morceaux de moi dispersés, hachés menus, un kaléidoscope de sensations, sentiments, rêves et actes réels.

Dans vos deux derniers romans (« Le songe d’Alcibiade » et « Aux Gémonies ») on peut voir se dessiner une nouvelle orientation dans votre écriture, que représente pour vous ce changement?

EJ : Je n’en sais rien.

Quelle est votre vision de l’homosexualité aujourd’hui en Occident et des avancées des homosexuels vers une reconnaissance sociale? Que pensez-vous du mariage gay, de l’adoption, et de ces couples gays qui reproduisent un schéma « hétérosexuel »? L’homosexualité y perd-elle son coté subversif souvent dépeint dans vos romans?

EJ : Vivant contre toute idée politique et autre, je suis pour la liberté absolue. Refaire une société est ridicule. L’amour n’a aucune barrière à se mettre. Le monde gay me semble idiot.

Comment jugez-vous aujourd’hui la « littérature gay », si tant est qu’on puisse considérer qu’il y a une littérature gay ? et quels sont les auteurs qui vous séduisent le plus ?

EJ : Fuyant le monde littéraire, je ne lis pas les contemporains, même gays. C’est pareil et terriblement barbant, car ce joli monde de tous bords se prend au sérieux. J’aime James Purdy et pour son premier livre seulement John Rechy (City of the light). En revanche je suis accroc au cinéma : Gus Van Sant, Ken Loach, etc. que des américains, je remarque. Je viens de voir un très beau film qu’on m’a envoyé, « Loggerheads ». Il s’agit de l’incompréhension autour d’un jeune révolté (il a 28 ou 30 ans) qui a été adopté et que sa vraie mère recherche, car elle était mineure quand elle l’a eu. Finalement il s’enfuit toujours et finalement les femmes, les deux mères, acceptent ce qu’il était, un marginal aimant les garçons, alors q’il vient de mourir. Des œuvres de ce genre devraient être montrées dans les écoles et les lycées, de préférence à toutes les stupidités patriotardes.

Voilà mes réponses.

Très cordialement et merci à vous de vous intéresser à moi.

Eric Jourdan. »

Source vers le blog de Jean-Louis Garac

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Rencontres avec Eric Jourdan

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Rencontres avec Éric Jourdan de l’auteur Serge Kandrashov est un ouvrage d’environ quatre-vingt pages retraçant ses rencontres avec Eric Jourdan à la fin de sa vie.
Voici la note de l’auteur :

Éric Jourdan (1938 – Paris, 7 février 2015) est l’auteur en 1955, à l’âge de 17 ans, du roman Les Mauvais Anges qui connaît la censure en raison de son thème de l’amour charnel entre deux garçons adolescents. Il fut deux fois interdit en France en l’espace de vingt-neuf ans, ce qui n’empêcha pas des éditions de luxe et notamment sa première traduction anglaise sous le titre Two par Richard Howard.
Il fut le fils adopté d’un autre écrivain célèbre Julien Green et lui resta filialement fidèle jusqu’à sa mort.
Éric Jourdan a toujours vécu à l’écart du monde littéraire et est resté discret sur sa vie dont le public ne sait à peu près rien, sauf un peu via Trois Cœurs. On ne trouve aucune photo de lui sur Internet.
Serge Kandrashov, auteur d’origine Biélorusse, a réussi a entrer dans l’intimité d’Éric Jourdan dans ses dernières années de vie. Ce sont ces rencontres qu’il relate dans cet ouvrage.

Il est possible d’acquérir cet ouvrage via iBooks, la Fnac ou encore Amazon pour 2€49.